Derrière les albums des frères Farthling, il y a toujours eu un fil conducteur narratif, des histoires et décors troubles, souvent glauques. Et ce troisième opus, encadré de pièces aux cordes vespérales et au piano anxiogène (Frontplate et son écho Endplate), ne déroge aucunement à cette sacrosainte règle. Sur une trame électronique scrupuleusement agencée, tissée au fil analogique (tel un Gnac ou un Ellis Island Sound le moral en berne), Reigns aime tracer des lignes de piano nécessairement contemplatives, dessiner des boucles de guitare rêveuses et étirées comme chez Epic 45, ou bien tournoyantes et champêtres comme chez State River Widening (Mirrors at night). Là où la paire fraternelle impose sa singularité, c'est en griffant ses morceaux à coup de samples à l'identité douteuse et non rassurante, et en incorporant des voix toujours falsifiées, humaines, robotiques et animales à parts égales (Crex, Crex, Crex), à cheval entre la psalmodie vindicative et le phrasé extra-terrestre de la troupe Anticon qui s'est un jour invité dans l'inusable Cold House de Hood (Mab crease). Si Reigns s'autorise quelques douceurs chagrines (Vaulted ou Your tiny hand is frozen, nostalgique comme du Tiersen), cette étrange alchimie atteint son apogée sur The black cramp, titre captivant à la fébrilité grandissante. Eu égard à ses qualités, il est fondé de présager à ces sérieux et méticuleux Reigns le même sort qu'aux indisciplinés Thee more shallows, à savoir quitter la maison Monotreme pour l'écurie transgenre et abâtardie Anticon.
[8.5] Sébastien Radiguet
Tracklist 01. (Frontplate) 02. Bad slate 03. Everything beyond these walls has been razed 04. Mirrors at night 05. Crex, Crex, Crex 06. Vaulted 07. Mab crease 08. Take it down 09. Your tiny hand is frozen 10. The black cramp 11. (Endplate)